Dans quelques jours Angers inaugurera un projet d’architecture contemporaine. La presse nationale et internationale couvrira l’évènement. Avant d’aborder le sujet de la critique architecturale, il est essentiel de connaitre la principale raison de la réalisation d’un ouvrage implanté en extension de la cathédrale Saint-Maurice et de comprendre le contexte des choix retenus. Le préalable concerne la protection d’un portail médiéval polychrome d’une rare qualité de préservation. Restauré dans les règles de l’art en 2019, il doit être de nouveau protégé.
Une compilation de styles architecturaux

La cathédrale d’Angers est un édifice de base romane, érigé sur le promontoire schisteux bordant la Maine. De plan en croix latine, elle se compose d’une nef unique inspirée du modèle de la cathédrale d’Angoulême.
L’édifice est connu pour ces voûtes angevines ou voûtes Plantagenêt. Les maçonneries du XIIe siècle sont alors réhaussées de baies géminées apportant la clarté dans l’édifice et flanquées de contreforts permettant la mise en œuvre d’une prouesse technique : couvrir trois travées en pierre, en plein cintre, sur une portée de 16,4 mètres. Les voûtes culminent alors à 24,7 mètres. Cette hauteur, qui représente une prouesse pour l’époque, reste pour autant deux fois moins haute que les voûtes du chœur de la cathédrale de Beauvais, qui sera la plus haute cathédrale gothique en France. En cela la cathédrale d’Angers est un jalon de l’architecture, assurant une transition entre le style roman et le style gothique.
Les deux flèches flanquant le massif occidental sont construites au XVIe siècle et Jean Delespine, architecte angevin, crée la dernière intervention majeure de l’édifice par l’ajout de la galerie des personnages représentant Saint Maurille et ses chevaliers ; il élève le lanternon hexagonal présent entre les deux flèches, de style Renaissance dominé par la croix d’Anjou.
La galerie, objet de l’actuel projet contemporain
Le massif occidental de la cathédrale d’Angers présente un portail sculpté et polychrome du XIIIe siècle. Ses polychromies nous sont parvenues dans un état de conservation particulièrement remarquable grâce à la galerie médiévale qui les protégea durant six siècles des intempéries et des rayons du soleil. Quelques illustrations d’archives témoignent de l’architecture et du volume de cet ouvrage.
Devenue structurellement dangereuse par vétusté et manque d’entretien, cette galerie fût détruite en 1807. Par chance, les polychromies furent alors recouvertes d’un badigeon de chaux qui assurera leur préservation jusqu’en 2009, lorsque la DRAC entame un premier nettoyage. Cette étape donnera lieu à une importante phase d’étude puis au chantier de restauration du portail sculpté qui s’achève en 2019.
Nous savons aujourd’hui que deux principaux registres de mises en peinture se sont succédés, offrant une stratigraphie particulièrement riche, témoignant des grandes périodes de culte et de royauté ainsi que de la maîtrise technique des artisans. 41% du portail sont couverts par les peintures du XIIe siècle et 28% de la totalité par celles du XVIIe siècle. Au total, 69% de la surface du registre sont recouverts par de la polychromie, ce qui en fait un portail d’exception. Au XIIe siècle, trois couleurs principales sont utilisées : le bleu du lapis-lazuli, le rouge du vermillon et le jaune des feuilles d’or, posées sur une couche de préparation de blanc de plomb. Le noir de charbon de bois vient, entre autres, s’ajouter à la palette chromatique au XVIIe siècle.
Durant dix ans, un coffrage de bois a dissimulé le portail principal de la cathédrale. Lorsque les travaux de restauration s’achèvent, la question de la suite de cette caisse temporaire se pose. La valeur exceptionnelle du portail sculpté impose une protection pérenne, garantissant sa conservation vis-à-vis de multiples facteurs que sont, entre autres, les ultras violets, le ruissellement et le gel, les dégâts liés à l’éolien et aux volatils.
L’architecte des bâtiments de France, instigateur de la maquette urbaine d’insertion des projets
En 2018, les travaux de restauration du portail sculpté sont dans leur dernière année, la Ville d’Angers propose des visites guidées dans une travée d’échafaudages permettant aux visiteurs une vue exceptionnelle sur le chantier. Le Père Gourdon est le curé de la cathédrale, Florian le sacristain. Le parvis sert de parking souvent anarchique et pour le moins bondé sur un enrobé généralisé.
En département, les architectes des bâtiments de France ont une mission de conservation pour certains monuments appartenant à l’État, dont les cathédrales. Ainsi pour la cathédrale Saint-Maurice à Angers, même si les décisions ne reviennent pas à l’ABF, cette mission a permis d’être informé des réflexions et études qui ont donné lieu à la proposition d’un parti architectural contemporain que la commission nationale du patrimoine et de l’architecture (CNPA) a confirmé. Il a été possible de participer à la rédaction du cahier des charges afin de demander aux cinq équipes retenues à concourir, la réalisation d’une maquette du projet à insérer dans une maquette de site au 1/50e, représentant le contexte urbain en vue d’aider à la décision. De même, un test en pierre de taille a pu être commandé afin de questionner la matière, le rendu et les contraintes techniques. L’ABF rappelle, tout au long du processus, les intentions énoncées en CNPA.
Le chantier a suivi son cours avec des échantillons d’essai de matière aux prototypes grandeur réelle sur le site de l’entreprise, les fouilles archéologiques, la réalisation des fondations, l’arrivée et l’assemblage des modules précontraints sur site jusqu’à la pose des grilles, des serrures et enfin la programmation de la commission de sécurité prévue quelques jours avant la date d’inauguration.
L’architecture comme patrimoine

C’est un chantier important pour l’histoire de l’architecture qui prendra fin le 9 avril 2026 lors de l’inauguration de la galerie de la cathédrale d’Angers.
Le 4 juillet 2019 la commission nationale du patrimoine et de l’architecture, CNPA, étudiait deux dossiers : la cathédrale Saint-Maurice d’Angers avec une proposition de projet contemporain et la cathédrale Notre Dame de Paris avec une proposition de restitution ou construction des charpentes et couverture. L’une accède au projet contemporain, l’autre à la restauration patrimoniale. Deux magnifiques issues pour l’architecture.
À Angers les experts, membres de la CNPA, reconnaissent la nécessité de construction d’un ouvrage, pourquoi pas contemporain, tout en appelant à certaines précautions. Le narthex, la galerie, la gavite, la Galilée -la terminologie est alors à l’étude- doit assumer le présent en cohérence avec la cathédrale. Autrement dit, il est attendu du lien, de la relation architecturale, de l’harmonie. Il est décidé que, physiquement, l’ouvrage ne touche pas la façade de la cathédrale et qu’il assure la préservation des sous-sols que l’on sait chargés en sépultures comme il en était coutume. La notion de réversibilité est aussi abordée.
L’ambition du projet est relevée et encouragée par les membres de la commission. Pour autant la volumétrie questionne, du fait de la conjoncture actuelle. Est-il raisonnable d’envisager une importante volumétrie alors que la seule nécessité porte sur la protection du portail ? Le choix est laissé aux futurs candidats. Les membres de la commission énoncent la requête d’un ouvrage contemporain et avant tout pérenne.
L’environnement immédiat du futur projet est abordé, encourageant la collectivité à initier une requalification de l’espace public existant. L’écrin mérite d’être reconquis. Les Angevins sont déjà mobilisés, attentifs et volontaires. Un projet urbain est inscrit dans la politique de la ville. Le collectif prend sa valeur autour du projet.
Qu’il s’agisse de la cathédrale Saint-Maurice à Angers ou de la cathédrale Notre-Dame à Paris, dans les deux cas, le rendu final de l’ouvrage témoigne des savoir-faire et intentions de leur époque. Il mobilise autour de l’architecture et s’offre à l’analyse critique de chacun. L’architecture a cela de fascinant, elle fait discuter, partager les points de vue, analyser, se questionner, vivre ensemble. Le regard d’aujourd’hui sera différent du regard de demain, mais sera toujours convoqué. Une cathédrale est une somme d’interventions, un ouvrage construit de fonctions, elle raconte la chronique de ses époques.
La cathédrale, comme livre d’architecture s’étoffe aujourd’hui d’une nouvelle page au chapitre de la protection de notre patrimoine, en accompagnement des précieuses polychromies du XIIe siècle.
Pour en savoir plus sur la galerie contemporaine de Kengo Kuma et la nouvelle façade de la cathédrale d’Angers
